La Rencontre

Un matin sans lieu précis. Ni temple ni église. Juste un arbre, de l’ombre, et deux hommes assis.

Bouddha : Tu as l’air de quelqu’un qui a beaucoup souffert.

Jésus : Et toi de quelqu’un qui a appris à ne plus s’y accrocher. Nous sommes peut-être arrivés au même endroit par des chemins opposés.

Bouddha : J’ai quitté un palais pour trouver la vérité. Toi, si je comprends bien, tu as quitté le ciel.

Jésus : (souriant) Disons que j’ai choisi la poussière des routes. Et toi, l’immobilité sous un arbre. Pourtant, nous avons tous les deux beaucoup marché.

Bouddha : Ce qui m’intéresse chez toi, c’est cet amour. Tu sembles aimer les gens même quand ils te font du mal.

Jésus : Et ce qui m’intéresse chez toi, c’est cette paix. Tu sembles en paix même quand le monde tremble.

Un silence. Pas inconfortable. Le genre de silence que seuls les gens vraiment sages peuvent habiter ensemble.

Bouddha : Parle-moi de Dieu. C’est quelque chose que je n’ai pas enseigné. Pas parce que je niais — mais parce que la question me semblait nous éloigner de l’essentiel.

Jésus : Et l’essentiel pour toi, c’est quoi ?

Bouddha : Libérer les êtres de la souffrance. Ici, maintenant. Sans attendre une promesse future.

Jésus : Pour moi, Dieu n’est pas une promesse future. Il est ce qui brûle dans le cœur de chaque personne que tu croises. Quand tu nourris quelqu’un qui a faim, c’est Dieu que tu touches.

Bouddha : (réfléchissant) Peut-être que ce que tu appelles Dieu, j’appelle la nature de Bouddha. Cette lumière fondamentale qui est en chaque être, sous la peur, sous l’ego, sous la souffrance.

Jésus : Peut-être. Nous utilisons des mots différents pour désigner quelque chose que les mots n’arrivent pas vraiment à contenir.

Bouddha : Sur ça, nous sommes entièrement d’accord.

Un oiseau passe. Les deux hommes le regardent s’éloigner.

Jésus : Tu crois que les gens peuvent changer vraiment ?

Bouddha : Je crois que tout change, toujours. La vraie question est de savoir si on choisit consciemment la direction.

Jésus : Moi, j’appelle ça la conversion. Pas changer de religion — changer de regard.

Bouddha : J’appelle ça l’éveil. Ce n’est pas si différent.

Jésus : Et les gens qui souffrent en ce moment, pendant qu’on parle — qu’est-ce qu’on leur dit ?

Bouddha : On leur dit que leur souffrance est réelle, mais qu’elle n’est pas toute leur identité. Qu’il y a en eux quelque chose que rien ne peut blesser vraiment.

Jésus : On leur dit qu’ils ne sont pas seuls. Que quelque chose — ou quelqu’un — les accompagne dans la nuit.

Silence rappel.

Bouddha : Tu sais, si nos disciples nous entendaient, certains seraient scandalisés.

Jésus : (riant doucement) Les miens m’ont souvent mal compris de leur vivant. Je ne suis plus surpris.

Bouddha : Les miens aussi ont construit des systèmes très compliqués autour de choses très simples.

Jésus : La simplicité fait peur, peut-être.

Bouddha : Ou alors, les gens ont besoin de formes pour tenir ce qui est sans forme.

Jésus : C’est miséricordieux de le voir ainsi.

Bouddha : C’est simplement ce qui est.

Ils se lèvent doucement. Sans cérémonie.

Jésus : Si quelqu’un nous demandait ce qu’on a en commun ?

Bouddha : Je dirais : nous croyons tous les deux que l’être humain est capable de beaucoup plus de lumière qu’il ne le pense.

Jésus : Et moi j’ajouterais : et il n’a pas à le faire seul.

Ils sourient. Chacun repart dans sa direction. Mais quelque chose, dans l’air sous l’arbre, reste.

-N.


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