Félix et Leonard

Le Fleuve entre nous

Île d’Orléans, un soir de septembre. Le Saint-Laurent est immense et calme, couleur d’étain sous le soleil qui descend. Félix est assis sur une roche plate au bord de l’eau, sa guitare posée contre lui comme un vieux chien fidèle. Leonard arrive par le chemin de terre, les mains dans les poches, un carnet froissé dépassant de sa veste sombre. Il s’arrête en voyant le fleuve. Il reste là un long moment sans parler.


Félix : Tu n’as jamais vu le Saint-Laurent ?

Leonard : Je l’ai vu toute ma vie. Mais je ne me lasse pas de m’arrêter comme si c’était la première fois.

Félix : (souriant) C’est une bonne façon de vivre.

Leonard : C’est une bonne façon de mourir aussi. Partir en ayant encore de l’émerveillement.

Il s’assoit sur une roche voisine. Ils regardent l’eau un moment. Deux hommes qui savent se taire.

Félix : On vient du même fleuve, toi et moi. Même ville, presque. Et pourtant on a chanté des pays si différents.

Leonard : Tu as chanté le pays qu’on voit. Moi j’ai chanté celui qu’on ne voit pas. Mais c’est le même territoire, au fond.

Félix : Le pays intérieur.

Leonard : Chaque chanson est une tentative de cartographier quelque chose d’invisible. On n’y arrive jamais tout à fait. Alors on en écrit une autre.

Félix : (riant doucement) Moi j’ai mis des années à écrire certaines chansons. Je les portais longtemps avant de les poser. Comme on porte un enfant.

Leonard : Et moi des décennies. Alléluia — quinze ans. Peut-être plus. Je n’arrivais pas à la finir parce que je n’arrivais pas à comprendre ce que je voulais dire.

Félix : Et maintenant tu le sais ?

Leonard : (après un silence) Je sais que la question était plus importante que la réponse. Alléluia n’est pas un mot de triomphe. C’est un mot qu’on dit quand on est à genoux et qu’on ne sait plus quoi dire d’autre. Une reddition. Une grâce malgré tout.

Félix : Moi j’aurais dit — une prière d’homme simple.

Leonard : C’est exactement ça. Tu l’as dit en six mots, moi il m’en a fallu quinze ans.

Félix prend sa guitare, en gratte distraitement quelques cordes. Le son se disperse sur l’eau.

Félix : Tu sais ce qui me manquait dans ta musique, parfois ?

Leonard : Dis-moi.

Félix : La terre. Tu chantais les femmes, Dieu, la nuit, les hôtels — mais la terre, les arbres, l’odeur du bois mouillé…

Leonard : Parce que je n’avais pas de terre à moi. Je suis né dans une ville, j’ai vécu dans des chambres. Ma nature à moi c’était l’intérieur des êtres humains — aussi sauvage, aussi imprévisible que tes forêts.

Félix : (hochant la tête lentement) Je comprends ça. Moi sans l’île je ne sais pas si j’aurais trouvé ma voix. La terre m’a appris à m’enraciner avant de chanter.

Leonard : Et le monastère m’a appris la même chose — autrement. Cinq ans sur le Mont Baldy avec le vieux Roshi. Se lever à trois heures du matin, méditer dans le froid, laver les bols. Apprendre que rien n’appartient à personne.

Félix : Est-ce que tu croyais en Dieu ?

Leonard : (souriant) Je n’ai jamais arrêté. Même quand j’aurais voulu. Même dans les pires moments. Il y avait toujours quelque chose — une présence, une insistance. Comme quelqu’un qui frappe à une porte qu’on fait semblant de ne pas entendre.

Félix : Moi c’était plus simple. Dieu était dans le fleuve, dans le pain, dans la voix de ma mère. Pas besoin de chercher bien loin.

Leonard : Tu avais la chance des enracinés. Moi j’avais la malédiction des chercheurs. On arrive peut-être au même endroit — toi par le chemin du champ, moi par celui du labyrinthe.

Le soleil touche maintenant la ligne des Laurentides. Le fleuve devient or et rose.

Félix : Qu’est-ce que tu aurais voulu chanter que tu n’as pas chanté ?

Leonard : (longue pause) La paix ordinaire. Une soirée simple, sans drame, sans désir qui brûle. Juste — être là. Je n’ai jamais vraiment su écrire la paix. Seulement la quête de la paix.

Félix : C’est peut-être pour ça que tes chansons touchent autant. Les gens reconnaissent leur propre agitation.

Leonard : Et toi — qu’est-ce que tu regrettes de ne pas avoir chanté ?

Félix : (réfléchissant) Les femmes. Pas l’amour — les femmes. Leur force tranquille, leur façon de tenir le monde à bout de bras sans jamais se plaindre. J’aurais dû chanter davantage ça.

Leonard : Sur ça, j’ai peut-être eu une longueur d’avance.

Félix : (riant franchement) Oui. Nettement.

Ils rient ensemble — un rire d’hommes qui n’ont plus rien à prouver.

Leonard : Félix — si tu pouvais dire une chose aux Québécois d’aujourd’hui ?

Félix : (sans hésiter) Restez debout. Pas avec les poings — avec les racines. Un arbre debout, ça ne crie pas. Ça pousse, c’est tout. Et ça finit par faire de l’ombre à tout le monde.

Leonard : Et moi je leur dirais — chantez. Même cassés. Même à genoux. La fissure, c’est par là que la lumière entre.

Félix pince une dernière corde. La note s’étire sur le fleuve et disparaît.

Félix : On aurait dû se parler plus souvent.

Leonard : On se parlait tout le temps. À travers nos chansons. Les gens qui nous écoutaient dans la même nuit — c’était déjà une conversation.

La nuit tombe sur l’île d’Orléans. Le Saint-Laurent est maintenant noir et étoilé. Deux guitares quelque part, de chaque côté du silence.

Certains fleuves coulent entre deux langues. Et pourtant — ils n’ont qu’une seule mer.

– Nathalie, simplement


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