Ce que les mains ont gardé
Un atelier imaginaire, hors du temps. De la lumière oblique sur deux tables de travail — l’une couverte d’argile, l’autre de peinture. Les deux femmes se regardent sans surprise, comme si elles s’attendaient.
Camille Tu as les mains tachées.
Frida Et toi tu as l’argile sous les ongles. On se reconnaît comme ça, nous — à ce qu’on n’a pas pu laver.
Camille J’ai essayé d’arrêter, tu sais. Pas de créer — d’aimer ce qui me détruisait. Je n’ai pas su.
Frida Moi non plus. Mais j’ai appris à peindre la destruction. À la mettre sur la toile pour qu’elle reste là et me laisse respirer.
Camille Moi je la mettais dans l’argile. L’argile ne pas ment. Elle garde l’empreinte de tout — La rage, la tendresse, la nuit où on comprend qu’on a été abandonnée.
Frida On nous a regardées si longtemps comme des ombres d’hommes plus grands. L’élève de Rodin. La femme de Rivera. (un silence) Comme si notre douleur à nous avait besoin d’un nom d’homme Pour exister.
Camille (très doucement) Et pourtant — je l’ai aimé vraiment. Ce n’est pas simple.
Frida Non. Ce n’est jamais simple. J’ai haï Diego avec la même intensité que je l’ai aimé. Et j’ai peint les deux. La haine et l’amour ont la même couleur rouge Quand on saigne.
Camille Moi j’ai fini par ne plus sculpter. Trente ans dans cette chambre sans argile, sans lumière vraie. Trente ans à me taire.
Frida (après un long silence) Je ne sais pas comment tu as tenu.
Camille Je ne sais pas non plus. Peut-être que quelque chose en moi attendait encore. Ou peut-être que j’avais déjà tout donné dans les mains — et qu’il ne restait plus qu’à laisser passer le temps.
Frida Mes mains à moi ont continué. Même attachées au lit. Même avec le corset. Elles n’ont pas su s’arrêter. C’était ma façon de rester vivante — pas courageuse. Juste incapable de lâcher le pinceau.
Camille (regardant ses propres mains) C’est la même chose. Le courage et l’incapacité de lâcher — on ne sait pas toujours lequel c’est.
Frida Non. Et ça n’a pas d’importance. Ce qui reste c’est ce qu’on a fait avec ce qu’on avait.
Un silence long. La lumière oblique glisse sur l’argile, sur les couleurs. Les deux femmes regardent leurs mains.
Camille Tu crois qu’on nous voit maintenant — vraiment nous ?
Frida (un sourire lent) De plus en plus. On a mis du temps mais les œuvres sont patientes. Elles attendent qu’on soit prêtes à les regarder sans l’homme devant.
Camille (très bas) C’est bien. C’est ce que je voulais — que ce soit moi qu’on voie. Pas son ombre. Moi.
La lumière tient. Les mains restent ouvertes.
-Nathalie, simplement

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