Black Elk & Teilhard de Chardin

Ce vers quoi tout se penche

Un silence d’avant l’aube. Deux silhouettes assises près d’un feu mourant sur une plaine sans horizon.

Élan noir Je suis vieux maintenant. Mais la terre, elle, n’a pas vieilli. Elle respire encore sous mes pieds comme elle respirait quand j’étais enfant et que le cerceau tenait.

Teilhard J’ai passé des années à genoux dans la roche. À lire ce que la matière avait écrit avant que nous existions. Ce n’est pas du passé que je lisais — c’était une promesse enfouie dans la pierre.

Élan noir La pierre se souvient. Elle n’oublie rien. Nous, nous oublions. C’est notre bénédiction.

Teilhard (après un silence) Oui. Nous sommes la seule créature qui puisse perdre le fil.

Élan noir Au milieu du cerceau sacré il y a un arbre en fleurs. Ce n’est pas une image. C’est l’endroit où toutes les directions deviennent une. J’ai vu cet arbre dans ma vision quand j’avais neuf ans. Toute ma vie j’ai essayé de le replanter.

Teilhard Le Christ que j’aime n’est pas seulement dans les églises. Il est dans la profondeur des atomes, dans la poussée de la vie vers plus de conscience, vers plus d’amour. Un centre qui attire tout Sans Forcer Rien.

Élan noir (regardant le feu) Ce que tu appelles ton Christ — est-ce qu’il a un nom dans la langue de la terre ?

Teilhard (doucement) Peut-être que c’est le feu. Peut-être que c’est ce vers quoi tout se penche sans savoir pourquoi.

Élan noir Alors nous connaissons la même chose. Nous ne parlons pas la même langue. C’est bien. La vérité n’a pas besoin d’un seul mot.

Teilhard On m’a interdit d’écrire. Pendant des années, mes pages dormaient dans un tiroir. Je les ai écrites quand même. On n’arrête pas ce qu’on a vu.

Élan noir On a tué les buffles. On a brisé le cerceau. J’ai pleuré longtemps. Et puis j’ai compris — ce qu’on ne peut pas briser, c’est la vision elle-même. Elle vit dans ceux qui acceptent de la porter.

Teilhard Nous sommes peut-être cela — des passeurs. Pas des fondateurs. Des gens qui ont vu quelque chose et qui ont dit : tenez, regardez par ici.

Élan noir (après un silence) Le feu baisse. Mais la chaleur reste Dans les pierres autour. C’est comme ça que ça se transmet.

Un long silence. L’aube commence à blanchir le bord du ciel. Les deux hommes regardent sans parler.

Teilhard (très bas) La matière est pleine d’âme. Je l’ai toujours su.

Élan noir (très bas) L’âme est faite de terre. Moi aussi.

Le feu s’éteint. La lumière prend le relais.

-Nathalie,simplement

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