Hildegarde de Bigen et Lao-Tseu

La Verdeur du Vide

Abbaye de Rupertsberg, Allemagne, à l’aube. Le jardin de plantes médicinales est encore humide de rosée. Hildegarde est debout entre les rangées de sauge et de mélisse, les mains tendues vers les feuilles comme si elle écoutait quelque chose que personne d’autre n’entend. Un vieil homme arrive au bout du sentier — robe simple, pas lents, visage paisible comme un lac sans vent. Il s’arrête à l’entrée du jardin. Il ne veut pas déranger ce qui se passe.

Hildegarde lève les yeux.

Hildegarde : Tu es là depuis longtemps ?

Laozi : Le temps ne se compte pas de la même façon quand on ne va nulle part en particulier.

Hildegarde : (souriant) Entre alors. Ce jardin accueille tous ceux qui savent écouter les plantes.

Laozi : (s’avançant doucement) Tu leur parles ?

Hildegarde : Je les écoute surtout. Chaque plante porte en elle une connaissance que Dieu y a déposée. La sauge pour la fièvre, la mélisse pour le cœur inquiet, la lavande pour le sommeil qui fuit. Elles savent ce que nos livres cherchent encore.

Laozi : Chez nous on dit que la nature est le plus grand des maîtres. Celui qui n’a pas besoin de parler pour enseigner.

Hildegarde : Oui — et pourtant moi j’entends quelque chose. Pas des mots exactement. Plutôt… une vibration. Une musique sous les choses.

Laozi : (s’assoyant sur un banc de pierre) J’appellerais ça le Tao. Ce qui coule sous tout ce qui existe — avant les noms, avant les formes. On ne peut pas le saisir. On peut seulement s’y laisser porter.

Hildegarde : Moi j’appelle ça la viriditas — la verdeur vivante. Cette force verte qui pulse dans chaque brin d’herbe, chaque être humain, chaque note de musique. C’est Dieu qui circule dans sa création comme la sève dans l’arbre.

Laozi : (hochant lentement la tête) La sève dans l’arbre… c’est une belle image. Le Tao ne se voit pas non plus — mais sans lui, rien ne pousse, rien ne respire, rien ne retourne à la terre.

Un oiseau commence à chanter quelque part dans les branches. Ils l’écoutent tous deux sans parler.

Hildegarde : Tu sais ce qui m’a toujours troublée dans ma vie spirituelle ?

Laozi : Dis-moi.

Hildegarde : L’abondance de mes visions. Les couleurs, les formes, les voix, les révélations — tout cela débordait de moi sans que je l’aie cherché. Et parfois je me demandais — est-ce que je force quelque chose qui devrait rester silencieux ?

Laozi : (doucement) L’eau n’est pas bruyante parce qu’elle force. Elle est bruyante parce que les rochers sont là. Ta nature à toi est celle de la source qui jaillit — ce n’est pas un manque de sagesse. C’est simplement ta forme du Tao.

Hildegarde : Et ta nature à toi est celle du lac immobile.

Laozi : Qui reflète le ciel sans le retenir.

Hildegarde s’agenouille près d’un plant de sauge, en effleure les feuilles du bout des doigts.

Hildegarde : J’ai composé de la musique toute ma vie. Des hymnes, des antiennes, des mélodies qui me venaient comme des dons. La musique était ma façon de rendre à Dieu ce qu’il m’avait donné.

Laozi : La musique la plus pure est celle qu’on n’entend pas avec les oreilles. Le grand-fils n’a pas de son — dit le Tao Te Ching. Et pourtant ta musique touche ce silence-là, j’en suis certain.

Hildegarde : (émue) Tu n’as jamais entendu mes compositions.

Laozi : Non. Mais tu viens de me parler des plantes qui chantent, de Dieu qui circule comme de la sève, d’une verdeur qui pulse sous toutes choses. Une femme qui entend cela ne peut composer que de la musique du monde invisible.

Un long silence. Le soleil commence à dorer les herbes mouillées de rosée.

Hildegarde : Parle-moi du non-agir. Ce wu wei que tu enseignes. Je l’ai souvent mal compris — comme si c’était une invitation à la passivité, à ne rien faire.

Laozi : C’est le malentendu le plus répandu sur ma pensée. (pause) Le wu wei n’est pas l’absence d’action. C’est l’action juste — celle qui coule dans le sens de la nature des choses, sans forcer, sans ego, sans résistance inutile. L’eau qui contourne le rocher n’est pas passive. Elle est infiniment efficace.

Hildegarde : Alors quand je soignais mes sœurs malades avec mes plantes — quand je suivais ce que la nature m’enseignait plutôt que ce que les médecins de mon époque prescrivaient —

Laozi : C’était du wu wei. Tu suivais le courant naturel des choses. Tu n’imposais pas — tu accompagnais.

Hildegarde : (riant doucement) Je n’aurais pas dit ça comme ça à mes supérieurs. Ils avaient déjà assez de mal à accepter qu’une femme ose penser par elle-même.

Laozi : Les institutions ressemblent aux digues — elles croient contenir l’eau, mais l’eau finit toujours par trouver son chemin. Tes écrits ont traversé les siècles. Les digues qui voulaient te faire taire n’ont pas survécu.

Hildegarde : (sérieusement) Est-ce que tu crois que la nature souffre de ce que les humains lui font ?

Laozi : (après un long silence) La nature ne souffre pas comme nous souffrons. Mais elle se déséquilibre. Et quand elle se déséquilibre, c’est toujours les humains qui paient le prix en premier. Nous ne sommes pas au-dessus du Tao — nous sommes dedans. Ceux qui l’oublient l’apprennent tôt ou tard.

Hildegarde : J’ai écrit au 12e siècle que si les humains traitaient la terre comme une servante plutôt que comme une mère, elle finirait par se retourner contre eux. On m’a regardée avec des yeux ronds.

Laozi : On te regardera différemment dans quelques siècles.

Hildegarde : Trop tard peut-être.

Laozi : Peut-être. Mais le Tao est patient. Infiniment plus patient que les erreurs humaines.

Le jardin est maintenant plein de lumière. Les cloches de l’abbaye sonnent au loin — l’appel à la prière du matin.

Hildegarde : Je dois y aller. Mes sœurs m’attendent.

Laozi : (se levant sans hâte) Bien sûr.

Hildegarde : Une dernière chose — si tu ne devais garder qu’un seul mot de toute ta sagesse ?

Laozi : (sans hésiter) Retourne. Tout retourne à sa source. La feuille à la terre, l’eau à la mer, l’âme à ce don’t elle est venue. Ce mouvement de retour — c’est lui, le Tao.

Hildegarde : Et moi je garderais viriditas. Ce verdeur qui refuse de mourir même en hiver. Même dans le doute. Même dans la nuit des sens.

Laozi : (souriant) Ce sont peut-être deux noms pour la même chose.

Hildegarde : Je le crois aussi.

Elle repart vers l’abbaye, sa robe frôlant la sauge au passage. Le vieil homme reste un moment encore dans le jardin. Il pose une main sur une feuille de mélisse — doucement, comme on salue quelqu’un qu’on respecte.

Puis il reprend le sentier, dans la direction d’où il était venu.

Le jardin continue de pousser.

Comme il a toujours poussé.

Comme il poussera toujours.

-Nathalie,simplement

2 réponses à « Hildegarde de Bigen et Lao-Tseu »

  1. Très beau et inspirant dialogue, j’adore

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