Michel-Ange et Hokusai

Le passage, pas le doute

Un espace hors du temps. De la lumière qui tombe d’en haut, comme dans une chapelle ou un atelier japonais. Un homme debout devant un mur invisible, l’autre assis avec un pinceau fin entre les doigts. Ni l’un ni l’autre ne s’étonne de l’autre.

Michel-Ange J’ai passé quatre ans le dos cassé à regarder Dieu en face. Pas le Dieu des théologiens — l’autre. Celui qui se cache dans la forme juste.

Hokusai Je comprends ça. J’ai cherché toute ma vie La ligne vraie. Pas belle — Vraie. Ce n’est pas la même chose.

Michel-Ange Non. La beauté peut mentir. La vérité, jamais. Le marbre me l’a appris — il résiste jusqu’à ce qu’on trouve ce qui était déjà là.

Hokusai L’encre ne résiste pas. Elle coule, elle trahit, elle va où elle veut. On apprend à la suivre plutôt qu’à la forcer.

Michel-Ange (après un silence) Peut-être que c’est la même chose — suivre ce qui résiste et résister à ce qui coule. Les deux nous échappent. Les deux nous mènent plus loin que nous-mêmes.

Hokusai À quatre-vingt-neuf ans j’ai supplié le ciel de me donner dix ans de plus. Juste dix ans — pour comprendre enfin ce qu’est une ligne vivante.

Michel-Ange (doucement) Le ciel t’a-t-il répondu ?

Hokusai Il m’a donné encore quelques pinceaux usés et une main qui tremblait. J’ai continué quand même.

Michel-Ange Moi aussi je sculptais encore à quatre-vingt-huit ans. La Pietà Rondanini — je l’ai retravaillée jusqu’à six jours avant de mourir. Je défaisais ce que j’avais fait pour trouver quelque chose De plus simple. De plus nu.

Hokusai (très doucement) Plus on avance plus on cherche le dépouillement. Le superflu tombe. Il ne reste que l’os.

Michel-Ange J’ai pleuré devant la Pietà que j’avais faite jeune. Pas de fierté — une espèce de stupeur. Comme si ce n’était pas moi qui avait tenu le ciseau.

Hokusai La vague que j’ai dessinée — celle que tout le monde connaît — je ne sais plus si c’est moi qui l’ai faite ou si elle m’a traversé.

Michel-Ange C’est ça. C’est exactement ça. On est le passage — pas la source.

Hokusai (regardant ses mains) Ces mains ont fait des milliers de dessins. Je les regarde et je ne les reconnais pas toujours. Elles savent des choses que je ne sais pas.

Michel-Ange Les miennes ont touché Le visage de Marie dans la pierre froide. Elles ont senti le moment où la pierre devient chaise. On ne l’explique pas. On se tait.

Un long silence. La lumière tient, immobile.

Hokusai Tu crois qu’on y arrive un jour — vraiment ?

Michel-Ange (après un très long silence) Non. Et c’est pour ça qu’on continue.

La lumière reste. Les mains restent ouvertes, encore tachées, encore prêtes.

-Nathalie, simplement

Une réponse à « Michel-Ange et Hokusai »

  1. L’artiste, génial, profond, n’est que le canal de qq chose de plus grand qu’il est le seul (rare) à saisir suivant sa pratique

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