Rumi & Paul Éluard — Le même amour, deux langues

Sept siècles séparent le mystique de Konya du poète surréaliste de Paris. Pourtant, quelque part hors du temps, ils se rencontrent sur un même seuil de lumière — et découvrent qu’ils dansent la même danse.

Le derviche et le poète sur le seuil de lumière dorée

Quelque part hors du temps, sur un seuil où la lumière de Konya rejoint celle de Paris, un homme au manteau de laine tourne lentement sur lui-même. Un autre, assis sur une marche, écrit un nom sur la poussière.

Éluard
Vous tournez comme si la terre ne suffisait pas.
Moi, je suis resté immobile toute ma vie,
les yeux fixés sur un seul visage.

Rumi
Et pourtant, mon ami, nous faisons la même danse.
Moi, je tourne pour que le monde disparaisse.
Toi, tu regardes pour que le monde apparaisse.
Au centre, il n’y a qu’un seul point.

Éluard
J’ai cru longtemps que l’amour tenait dans deux corps.
Puis la guerre est venue, et j’ai compris
qu’il fallait aimer plus large que la chambre,
plus large que la ville, jusqu’aux inconnus.

Rumi
C’est le chemin de la flûte de roseau.
On la coupe de son marais, elle pleure,
et c’est cette plainte qui devient musique.
Ta blessure t’a élargi, comme la mienne.

Éluard
Vous avez perdu quelqu’un, vous aussi?

Rumi
Un homme est entré dans ma vie comme un incendie.
Il est reparti, et je suis resté brûlé.
Tous mes poèmes sont ce que la cendre murmure.

Éluard
Moi, c’était une femme. Elle est morte un matin
sans prévenir personne.
J’ai cru que la lumière s’était éteinte avec elle.
Mais j’ai continué d’écrire,
parce que se taire, c’était la tuer une deuxième fois.

Rumi
Tu vois? Ce que tu appelles ton amour
et ce que j’appelle le Bien-Aimé
portent peut-être le même visage.
Une goutte qui se croit perdue
ne sait pas encore qu’elle est l’océan.

Éluard
Je ne crois pas en votre Dieu, vous savez.

Rumi
Je ne te le demande pas.
Crois seulement en ce regard
qui t’a rendu meilleur que toi-même.
C’est assez. C’est tout.

Éluard
Alors nous écrivons le même nom,
vous sur le vent, moi sur les murs.

Rumi
Et le vent, un jour, lira les murs.

Le derviche reprend sa danse. Le poète se lève et le suit du regard, puis, sans savoir pourquoi, il se met à tourner lui aussi, doucement, les yeux ouverts.


Texte et illustration : Nathalie, simplement.

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